Film - "Amour", février 2013
 
 
Réflexions autour du film "Amour" de M.Haneke.
 
 
 

« ON PARLE aussi de « L’AMOUR » dans le beau film de M. HANEKE » : Grand Prix à Cannes. 

D’autres prix ont suivi … tout récemment.
Ce film récent, intitulé « AMOUR », n’a rien de ces innombrables films glamour qui remplissent les salles et tant de magazines.
Il s’agit, cette fois, de tout autre chose : la mise en scène, magnifiquement jouée, de la fin tragique d’un couple âgé par le recours à un meurtre altruiste et/ou compassionnel.
Cette grave décision, prise par le conjoint après une longue vie commune, se situe à un moment d’extrême solitude à deux. L’acte de donner la mort est d’autant plus troublant que, à la réflexion, il peut apparaître logique voire justifié. D’autant plus justifié qu’il semble répondre - au moins au début du film - à une aspiration de la patiente.
Mais qu’en sait-on exactement ?
Insidieusement - et du fait même de la qualité cinématographique - , « AMOUR » propose une vision d’une forme d’euthanasie qui n’est pas sans poser quelques problèmes au niveau de l’éthique.
Analyser ces problèmes est exactement la visée des propos ici tenus. 

Du scénario, tâchons d’en retenir l’essentiel :

Un homme, Georges, marié, octogénaire, se voit lié par le serment fait à celle dont il partage toujours la vie, Anne (même âge, même culture pour ces deux professeurs de piano) de ne pas chercher à prolonger médicalement (en particulier, rejet de l’hospitalisation) une vie déjà bien perturbée par une légère, première et récente attaque cérébrale.
Devant ce premier coup de semonce, Georges aide et soigne sa femme avec beaucoup de pudeur, une grande patience et un profond dévouement.
Hélas, un deuxième épisode entraine une hémiplégie totale avec, cette fois, de grandes difficultés à parler. Anne devient bien plus gémissante que parlante sans être pour autant dans un état végétatif ou en « fin de vie ».
La vie relationnelle, fort pénible, se raréfie à l’extrême. Constamment agitée et impatiente, Anne, un soir, trouve un apaisement, jusqu’à l’endormissement, en écoutant le récit enjolivé de vieilles chansons d’autrefois avec lesquelles son mari la berce, en quelque sorte.
Devant cette paix enfin subitement obtenue pendant quelques secondes d’éternité - pendant lesquelles on saisit, en contrepoint, son calvaire à lui, - Georges prend la décision d’achever cette vie puis, disparait après avoir élevé, dans leur appartement qu’il fuit aussitôt, un catafalque fleuri à la dépouille de la défunte.
Entre temps, nous relevons que cet homme était resté particulièrement isolé et même silencieux lors des échanges et des visites de leur fille unique vivant à l’étranger. Celle-ci avait bien perçu que ce n’était plus une vie pour son père. Elle invitait donc ce dernier à considérer l’aide que serait, pour lui, - et peut-être pour elle - un placement d’accompagnement et de soins sans visées curatives ou réparatrices, plutôt que de poursuivre, à domicile, une telle épreuve.

Certes, on peut comprendre que Georges ait cherché à épargner sa fille des troubles qui l’agitaient lui-même. Mais on a de bonnes raisons de penser que, si la mise à mort par Georges a forcément hanté sa pensée, elle n’apparait pas préméditée, ni préparée pour autant. C’est sous le coup d’une inspiration subite (d’autres y verront éventuellement un effet d’une vieille complicité !) que Georges semble avoir pris une décision déclenchée au décours de ce moment d’amour, (qui oserait le contester) convoquant ainsi ce prodigieux silence d’un repos enfin obtenu en ce corps de misère nourri par la plainte de jours qui n’ont même plus de nuits ! 

A vrai dire, et c’est notre hypothèse, ce « geste », comme « acte », ne peut être ni projeté ni partagé par un tiers qui doit être ici délibérément exclu, mis hors jeu. L’acte comme tel ne saurait être que celui d’une démarche entièrement solitaire et forcément exécuté à l’insu de ce que pourrait penser Anne (elle s’est endormie) en ce moment précis.
Imaginez un peu le dialogue : « Veux-tu que je t’étouffe ? » !
Pourquoi donc en serait-il bien ainsi ?
Supposons que cet homme trouve l’occasion de s’ouvrir de sa peine à X ou Y qui, dans le film, ne peut être ni le concierge ni (mais pourquoi au juste ?) sa fille mais, éventuellement - et donc dans un tout autre scénario - , un prochain ou un voisin, un ami ou un parent, de sa génération, … ou pas.        

Allez donc parler de votre projet de mort altruiste (forme d’amour compassionnel) à quelqu’un d’autre qui vous écoute, simplement, mais profondément : l’acte entrevu ou projeté devient, du même coup, quasiment impossible à effectuer : il y a partage de la peine et demande – au moins implicite - d’être entendu et par conséquent, MODIFIE.

C’est là une forte probabilité et peut-être la confirmation que dans le film « AMOUR », si la décision d’en finir avec cette vie a pu être pensée en relevant bien d’une forme d’amour, elle n’a pas été vraiment partagée ni inter méditée : l’acte reste de l’ordre d’un « passage à l’acte ». À ce titre, il se révèle comme une sorte de suicide - évoqué, de façon à peine voilée, par le metteur en scène : suicide de sa propre « moitié », supposée consentante. Mais il existe des méthodes plus douces … !
D’ailleurs Georges disparait également : il fait désormais parti des « disparus » de la planète terre.

La « vertu » d’un tel « passage à l’acte » - toujours impulsif, comme dans le film - est de vider la vie de son angoisse mais, hélas, également - et de ce fait même, bébé jeté avec l’eau du bain ? - de sa substance, au prix fort d’une mort (ici double !) espérée comme le repos… éternel : seule solution qui vaille.

Le couple, composé en tant que tel de deux personnes et des liens tissés au cours des années, fonctionne dans une incapacité - et peut-être un refus - de partager sa misère. Une si belle pudeur n’est-elle pas teintée d’orgueil ou d’un refus de l’autre – de tout autre ? - comme capacité d’aide ?

Une chose est sure et bien de notre époque : cet amour là ne peut triompher de la mort qui a le dernier mot et une référence à Dieu, y compris comme question, disparait de toute perspective humaine, rien qu’humaine !

À la question « qu’est donc une personne ? », voici environ 750 années, un docteur, d’ailleurs Saint et angélique, Don Thomas d’Aquin, dominicain, ne répondait-il pas :

« C’est un nœud de relations » 

À cette époque, et depuis plusieurs siècles, on savait déjà qu’il fallait au moins compter trois pour qu’il y ait nouage avec circulation d’une parole fondatrice et opératoire.
Quoi d’autre, depuis, au juste, sur la question de « AMOUR » ?
Dans le film d’Haneke, le trois ne fonctionne pas ou ne fonctionne plus :
Il doit sans doute y avoir plusieurs formes d’amour … ! 

                                   Marc Delplanque, Lavardac le 25/02/2013

 
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