Homélie pour la messe de funérailles de l'abbé Gallon, décembre 2012
 
 
 
 
 

Homélie pour la messe de funérailles de l'abbé Pierre Gallon
(Ma Maison, 19 décembre 2012) 

Cher ami l'abbé Gallon, j'ai l'occasion de prononcer une nouvelle fois l'homélie devant toi. Dans ta gentillesse tu me disais ensuite "Tu m'as appris quelque chose !" Aujourd'hui, c'est toi, je pense, qui nous aidera à mieux comprendre.

En regardant ta vie, deux phrases s'imposent à moi. L'une de Gide "Il faut suivre sa pente pourvu que ce soit en montant". Cette phrase célèbre magnifie l'homme. Mais en vérité, elle fait paradoxale, comme si l'homme disposait en lui-même des règles morales et de la force de les accomplir. Et l'autre celle du Christ "Si le grain de blé ne meurt pas, il reste seul", tout aussi paradoxale. Peut-on être moins seul que dans la mort ?

Prenons donc un moment pour faire mémoire, anamnèse comme dirait le professeur de grec. 

Pour moi, j'ai croisé le chemin du père Gallon il y a dix ans seulement, il avait 80 ans sonnés et venait de quitter son ministère de curé de Clairac.

80 ans, c'est déjà bien âgé pour la retraite, mais comme dans la famille Gallon, on vit très âgé, je le trouvais jeune et je le croyais immortel. Et en effet les dix années qui ont suivi semblaient me donner raison.

Il occupait sa fonction d'aumônier de l'Annonciade avec une régularité d'horloge et donnait de l'aide dans la paroisse, sépultures, messes du dimanche, messe en maison de retraites, confessions.

Et si on entrait chez lui, on le trouvait occupé à lire encore et toujours.

Cependant à chaque passage du psaume 89 "Le nombre de nos années ? Soixante-dix / quatre-vingt pour les plus vigoureux !" il me donnait un coup de coude. 

Certainement depuis la Chaise-Dieu qui a fait de lui un auvergnat à la tête bien décidée, notre petit Pierre Gallon en a escaladé, des pentes, seul, en famille, avec ses copains...

En grandissant, il a accueilli sa vocation de prêtre dans notre diocèse. Suivant la pente montante de sa vocation.

Et après les épreuves de la guerre, il a été ordonné et rempli les missions qui lui avaient été confiées, d'abord vingt-quatre ans d'enseignement à Bon Encontre. Il a aidé de nombreux prêtres et deux évêques à répondre à leur propre vocation.

Puis pendant une trentaine d'années, il a vécu le ministère de paroisse, à Sainte Livrade, puis comme curé de Clairac.

Là encore, des années bien vigoureuses pour entreprendre l'escalade de chaque jour, la vie quotidienne d'une paroisse, ses fêtes, avec aussi le souci de la vie fraternelle entre chrétiens séparés.

Au total donc, quatre-vingt années où malgré de très durs passages -STO en temps de guerre par exemple - ce qui dominera ce sera la construction du Royaume de Dieu, et pour reprendre la pensée du théologien Romano Guardini que l'abbé aimait particulièrement, il a vécu comme le Christ le premier temps lumineux de l'annonce de la Bonne Nouvelle du Royaume, prêtre énergique et constructif.

En vérité, comme le sait tout prêtre, tout chrétien, durant tout ce temps de mission fructueuse, le grain de blé Pierre Gallon s'est laissé recevoir de l'anéantissement secret du Christ. Ainsi porté sur la tige de l'Église et des sacrements, sa vitalité magnifique faisait comme dit Saint Augustin de l'Église autant de miracles que le Christ lui-même. Alliée à son énergie naturelle, la présence agissante du Christ, lui a fait accomplir le travail que le Père réclame de ses moissonneurs. 

Si la gloire des hommes se fait en montant, le salut du Christ se fait d'abord en descendant.

Jésus a demandé cela aussi à son ami Pierre Gallon.

À 81 ans, en arrivant il découvre donc son nouvel univers, le monastère de l'Annonciade, les sœurs de l'Ordre de la Vierge Marie. Une mission certes encore active, mais de moins en moins. Il découvre un diacre pour la première fois et doit apprendre à supporter ce parasite qui reste derrière son dos à chaque messe. Mais un peu à la fois cette présence le rassure et le soutient quand les évangiles deviennent longs, quand les cérémonies deviennent compliquées, quand on perd le fil des pages du missel. J'ai la joie qu'il m'appelle "son diacre". Maintenant il m'a rendu à mon évêque…

Cette humilité se lit sur son visage lorsqu'il prie les heures avec les sœurs Annonciades. Elles lisent sur son visage son acceptation, Il y a bien des mouvements d'humeur, il est quand même un Pierre et un Auvergnat de surcroit. Mais dès le lendemain il prend en compte la remarque qu'on lui a faite la veille.

Et le sommet de cette descente si j'ose ainsi parler, après un temps d'hôpital, c'est ici qu'il l'a vécue. Il nous dit un jour à l'hôpital à Louise Marie et à moi "Je ne suis plus qu'une chose". Je lui ai répondu "Je vais donner la communion à la chose." Et tout de suite le sourire du Père Gallon, et ses yeux rieurs qu'on ne peut pas décrire.

Sœur Marie-Rose … nous disait : "Jésus lui a tout demandé".

Tout en massant ses grands pieds qu'il avait gardés solides mais qui n'avaient plus de corps à porter, je me disais …on peut compter tous ses os.

Ainsi peut-on se rappeler à juste titre dans cette maison que "ce que vous aurez fait au plus petit d'entre les miens c'est à moi que vous l'avez fait." ("Ma Maison", dit Dieu). 

Maintenant rendons grâce avec lui pour l'amour dont le Père l'a aimé, et ici bas son papa, sa maman, sa famille, tous ceux qui l'ont aimé.

Et rentrons dans l'action de grâce pour l'amour que le père Gallon a su témoigner à Dieu et aux hommes par le Fils et dans le Saint-Esprit. Comme mon Père m'a aimé, moi aussi je vous aimé. 

Hervé Gouillard, diacre