Méditation pour le Mercredi Saint : Jésus, le crucifié, par Mgr Herbreteau
 
 
 
 
 
La religion chrétienne n’est pas une religion qui nous évade du réel de l’existence. Le Mystère de la Passion de Jésus a toujours été d’une grande importance dans la foi de l’Église, dans sa réflexion théologique, dans sa spiritualité, dans la dévotion populaire.
Pendant la Semaine Sainte, les chrétiens aiment entendre les grands récits évangéliques de la Passion. Le chemin de croix reste une pratique populaire et suivie par beaucoup de gens. Ici où là, on joue la Passion, sous forme théâtrale. Au cours des siècles, des œuvres d’art représentent le Christ défiguré, souffrant (par exemple, le dévot Christ de Perpignan, du XIVe siècle).
Cet accent mis sur la Passion fait comprendre que le message chrétien n’oriente pas vers des rêves inconsistants. La religion chrétienne ne nous réfugie pas dans un monde idéal. Est-il nécessaire de s’attarder autant sur la Passion et la mort de Jésus ? On pourrait penser que le plus important est plutôt de parler de tout ce qui annonce le triomphe de la mort dans la vie publique de Jésus. Les scènes douloureuses ne devraient-elles pas être estompées et laisser place aux aspects positifs de l’existence de Jésus ? Parler de la Passion de Jésus est incontournable. C’est en effet respecter les réalités de l’existence au cours de laquelle il y a parfois échec et souffrance.
Le signe d’identité du chrétien

On se demande par quel étrange retournement les chrétiens ont-ils pu faire d’un châtiment honteux, destiné aux esclaves, le « signe » glorieux de leur identité.

Tout commence par une réaction scandalisée : Dieu s’est abaissé à ce point ? La croix est folie pour quelqu’un qui ne partage pas la foi chrétienne. Seule la foi, précisément, permet de dire que le visage du crucifié « rayonne l’éclat de la lumière éternelle » (Guerry d’Igny). Seul l’amour reçu permet de lire sur le bois le signe de l’Amour donné pour nous, misérables et pécheurs. Ce n’est donc pas le bois que l’on adore, ce n’est pas la souffrance morbide qui est exaltée, mais l’arbre de vie, le trône de l’Agneau, l’alpha et l’oméga de la miséricorde divine.

Il nous faut descendre avec le Christ dans l’abîme du Golgotha, contempler ce Dieu devenu « la risée du monde », considérer l’Homme que l’on bafoue, l’Innocent que l’on condamne, le Juste que l’on assassine.

Devant Jésus crucifié, le jeune Karol Wojtyla écrivit ce poème qui traduit bien ce qu’est la contemplation de Jésus crucifié : « Tu t’es épuisé mortellement/ Ils T’ont mortellement détruit./ Cela s’appelle la Miséricorde./ Et pourtant tu es resté beau,/ Le plus beau des enfants de l’homme./ Une telle beauté ne s’est jamais reproduite./ Oh, quelle beauté difficile !/ Cette beauté s’appelle Miséricorde. »

En lisant La pierre d’achoppement de Mauriac, je découvre aussi ce passage magnifique : « Tous les raisonnements ne peuvent rien contre cette évidence que le Christ, en termes clairs et réitérés, se détournent de ceux qui crient : “Seigneur ! Seigneur !” Et n’accomplissent pas sa volonté : cette volonté que nous soyons crucifiés avec lui. Évidence faite pour nous vouer au désespoir, si en fait chacun de nous n’était plus crucifié qu’il ne le sait lui-même. Si vous cherchez dans chaque homme la croix à la mesure de sa destinée, vous finirez toujours par la trouver. En chacun de nous, une croix grandit en même temps que nous-mêmes, et c’est être sauvés que de s’y étendre enfin de gré ou de force avant notre dernier souffle » (Œuvres autobiographiques, La Pléiade, p. 328).

Ne pas sombrer dans le dolorisme

Il existe pourtant un risque : c’est celui du dolorisme et d’une certaine complaisance au sujet de la souffrance. De là viennent certaines réticences à parler de la croix et de la Passion. Les chrétiens héritent d’une longue histoire et d’une conception parfois ambiguë de la souffrance. C’est pourquoi nous devons nous efforcer de présenter l’unité indissoluble de la Passion et de la Résurrection.

On a souvent présenté Passion et Résurrection sous forme de contraste : la Passion serait une défaite, la Résurrection serait une victoire ; la Passion serait humiliante, la Résurrection serait glorifiante. Les évangiles présentent autrement Passion et Résurrection : la Passion n’est pas une défaite mais un combat victorieux.

Quelques pistes pour la prière

=> Le bois mort est devenu arbre de vie. Le bois sec est un bois vert, merveilleusement fécond en branches, en feuilles et en fruits comme le représente la mosaïque absidale de Saint-Clément de Rome. La croix, instrument de supplice affreux et dégradant est croix transfigurée. Le signe de la condamnation devient celui de la grâce et du pardon. Le symbole de la faiblesse devient celui de la force toute puissante, dépourvue de toute violence.

=> La croix est faite d’un axe vertical et d’un axe horizontal. Le corps du Christ est écartelé entre ciel et terre. La croix est signe de la réconciliation qui va de Dieu aux hommes et des hommes aux autres hommes. Dieu se donne à l’homme et aime l’homme jusqu’à mourir. En Jésus, c’est l’homme qui se tourne vers le Père dans un don total de lui-même. Toute la circulation de vie qui renaît entre Dieu et les hommes passe par ce corps meurtri.

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