"Être appelé", le 14 juin 2007
 
 
 
 
 

Voici l'exposé de Mgr Hubert Herbreteau lors de la journée de récollection des chefs de services et des animateurs pastoraux au séminaire Jules Mascaron à Bon Encontre. 

Lire Jn 1, 35-51

Je vous invite à réfléchir sur ce que signifie l'appel dans votre vie. Vous êtes engagés dans des associations, dans un service d'Église. Les appels sont chaque jour très nombreux. Vous ne pouvez pas répondre à tout. Parfois vous répondez avec générosité et parfois vous exprimez des résistances, des réticences.

1. - Petite anthropologie de l'appel

Dans la société actuelle, ce qui prédomine, c'est : « Je fais ce que je veux, comme je veux, quand je le veux ». Chacun aime bien garder l'initiative, rester maître de sa vie. Répondre à un appel, c'est pourtant accepter de dépendre d'un autre. En positif, c'est se mettre au service d'un autre.

Je suis sourd aux appels parce que je n'entends que moi-même. Je ne veux pas quitter ma bulle. Je suis indifférent aux bruits de l'histoire. « Parlez-moi d'moi, y'a qu'ça qui m'intéresse » dit la célèbre chanson de Guy Béart. Un appel pourrait nous entraîner vers des choix fondamentaux et des décisions compromettantes.  Mieux vaut ne pas y penser, continuer à nous distraire, à nous divertir, à travailler comme un agité. Être appelé pourrait provoquer un trop grand changement dans ma vie. Au début de la Bible, Adam entend un appel de Dieu : « Adam, où es-tu ? » Adam se cache.

Un appel signifie que nous sommes précédés. Nous ne sommes pas à nous-mêmes notre propre origine. Tout ne commence pas avec moi. Le fait d'être appelé par notre prénom est déjà riche de signification. Personne ne se nomme soi-même. Le nom est prescrit par nos parents. « L'homme contemporain ne se pense plus comme héritier. Il se veut délivré du donné » (Alain Finkielkraut).

Ce qui fonde notre existence, c'est un amour originel et absolu de Dieu. Dieu est « celui qui, dès le sein de ma mère m'a mis à part et appelé par grâce » (Ga 1, 15).

Un appel nous oblige à nous déplacer. Certes, nous sommes dans une culture de la mobilité. Mais nous aimons tant être libres de nos mouvements. L'appel humanitaire illustre bien cette difficulté. Le déplacement est onéreux. Il exige du temps et de l'argent. Il faut sortir de nos frontières, comprendre d'autres cultures.

Un appel est toujours imprévu. Comme l'appel téléphonique, il intervient toujopurs au moment où nous savourions un peu de tranquillité. Je n'avais rien programmé pour aujourd'hui, je voulais en profiter pour faire telle ou telle activité et voilà que quelqu'un arrive dans ma vie et le demande de l'aide.

Pour répondre à un appel il faut se désencombrer de nos soucis, de nos agendas débordants, de nos projets.

2. - Une rencontre inoubliable

• L'appel des disciples commence par un échange de paroles. Trois temps, trois phrases clé : Jésus demande « Que cherchez-vous ? », les disciples interrogent : « Où demeures-tu ? », et enfin Jésus invite : « Venez et voyez ! »

Jésus se retourne. Au sujet de notre vie chrétienne, nous parlons de la nécessité de nous convertir au Seigneur, de « retournement ». Or, c'est lui le Christ qui, le premier,  se retourne vers nous. Il a l'initiative de la parole.

Que cherchez-vous ? Les premiers mots de Jésus ne sont pas des ordres, mais une question qu'on pourrait interpréter de bien des manières. Que cherchez-vous revient à dire peut-être : quel motif vous a poussé à me suivre ? Que voulez-vous faire de votre vie ? Quel sens voulez-vous lui donner ?   Quel est l'objet de votre quête ? Où va votre désir? Qu'est-ce que vous aimeriez avoir ? Qu'est-ce que vous aimeriez être ? Qu'est-ce qui prévaut ? Qu'est-ce qui a de la valeur ? Qu'est-ce qui est prioritaire ?

Où demeures-tu ? Tout l'évangile de Jean sera la réponse à cette question. Elle revient à demander : « où habites-tu ? » mais aussi « qu'est-ce qui t'habites ? » Qu'est-ce qui te fais vivre », « D'où vient l'autorité de ta parole ? ». Une découverte progressive de Jésus apparaît dans beaucoup de récits de Jean. Pour poser ce genre de question, il faut plus que de la curiosité, mais un désir de rencontrer, une sorte de connivence.

Demeurer, c'est aussi rester un bon moment, vivre la convivialité, un compagnonnage.

Venez et voyez ! On ne peut pas se contenter de « on dit que... ». Jésus invite à une vie commune. Une connaissance véritable n'est pas seulement une connaissance dans les livres mais une expérience. Suivre le Christ, c'est écouter son message, c'est aimer le Christ. Il s'agit de voir : les actes comptent plus que les paroles.

• On peut noter dans ce texte l'importance des médiations, des intermédiaires. Quelles sont pour moi aussi, les personnes qui m'ont fait connaître le Christ ? Dans quels groupes, j'approfondis aujourd'hui ma foi ? Venez et voyez !

On peut remarquer aujourd'hui que des enfants viennent au caté invités par leurs copains. Les catéchumènes découvrent les chrétiens grâce à d'autres qui les ont invités. Venez et voyez !

Depuis quelques années, on critique une conception de la vie spirituelle qui peut se résumer ainsi : « Dieu et moi ». Or la relation avec Dieu passe par les autres, passe par la réalité ecclésiale.

3. - La générosité des disciples

Au début de son évangile, Jean raconte les premières rencontres de Jésus. C'est l'appel des disciples : André, Simon, Philippe, Nathanaël.

Au plan littéraire, ces récits correspondent à ceux des premières rencontres amoureuses, très fréquents dans les romans populaires ou les chansons. On y trouve les mêmes caractéristiques : la soudaineté de l'entrevue (je l'ai vue, j'ai pâli, je l'ai aimée) ; la prémonition ou la préparation psychologique : "je l'attendais, je l'aimais déja" ; l'importance de la voix, du regard, du nom, des lieux ; l'échange bref de paroles ; parfois le désordre des sentiments.

Ce récit de Jean nous apprend aussi en quoi consiste la générosité des disciples. C'est par amour que le Christ nous choisit. Il faut s'arrêter sur ce regard d'amour de Jésus : « Fixant son regard sur lui, Jésus dit... » (Verset 42).

La générosité naît d'une fascination

Il arrive parfois qu'une rencontre prenne la forme d'une attraction irrésistible. On est subjugué par quelqu'un, séduit. Ainsi, dans le récit de Jean, les disciples sont comme des amoureux transis : « Fixant son regard sur Jésus qui marchait, (Jean-Baptiste) dit : "Voici l'Agneau de Dieu". Les deux disciples, l'entendant parler ainsi, suivirent Jésus. »  Jésus exerce sur les disciples une forte influence. Les disciples sont comme médusés.

La générosité est, en effet, d'ordre affectif, presque sentimental. On ne prend pas le temps de peser le pour ou le contre, de raisonner, on fonce. La générosité est spontanée. Elle a rapport avec le cœur et le tempérament. « nous avons trouvé le Messie » Notons la hâte à communiquer ! C'est un peu comme un feu qui se propage, qui gagnent les cœurs de proche en proche.

Trop impulsive, la générosité a besoin parfois d'un discernement. La réaction de Nathanaël, teintée de mépris, est peut-être plus saine d'une certaine manière. Il demande à voir : « De Nazareth, peut-il sortir quelque chose de bon ? »

Il nous faut vérifier parfois la source de nos emballements. Lorsqu'ils viennent de l'Esprit Saint, ils vont de pair avec la paix et la tranquillité intérieure.

La générosité, c'est sortir de chez soi

Celui qui veut donner avec générosité doit se vider de lui-même. C'est vouloir habiter chez l'autre. « Où demeures-tu ? » Il y a peut-être un peu de curiosité, voire de la méfiance de la part des disciples, mais cette question posée à Jésus est aussi le signe d'une prise de risque. C'est le mouvement de l'amour : pour mieux aimer quelqu'un, on a besoin de le situer dans son environnement. Devenir l'hôte de quelqu'un, c'est entrer dans son intimité, dans sa familiarité.

Cela suppose une sortie de chez soi, un exode. Pour les disciples, il s'agit de suivre Jésus, de vivre en sa présence, de commencer un compagnonnage. Une aventure  qui sera pleine de risques, qui les conduira jusqu'à la croix. Dans l'immédiat, c'est l'attachement inconditionnel : « Seigneur, à qui irions-nous, tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 67), dira Pierre un peu plus tard.

Jésus invite : « Venez et vous verrez. Ils allèrent donc, et ils virent où il demeurait et ils demeurèrent auprès de lui ». Plus loin dans l'évangile, Jean note une situation inversée : « Si quelqu'un m'aime, mon Père l'aimera, et nous viendrons chez lui, et nous ferons chez lui notre demeure » (Jn 14, 23).

La générosité comble l'autre

Quand l'amour éveille l'amour, celui qui se vide de lui-même est comblé par le don de l'autre. Il est comblé de bonheur, de joie. La joie est constitutive de l'appel.

C'est le sens du mot "demeurer". On se tient là, en présence de l'autre. Cela peut aller jusqu'à l'extase (dans le mot "extase", il y a "sta", qui indique une stabilité).

« Celui qui croit en moi n'aura plus jamais faim, celui qui croit en moi, n'aura plus jamais soif »

Ne nous y trompons pas ! Cette plénitude n'est jamais totale. C'est même souvent le contraire qui se produit. Les mystiques parlent de la nuit, du silence de Dieu.

La générosité a besoin de la solidarité

Appartenir à un groupe (le groupe des disciples de Jésus), à une communauté de croyants permet à la générosité de durer. En physique, un corps solide est un corps où toutes les parties se tiennent. De même la générosité à besoin d'être consolidée. La solidarité renforce donc la générosité. Un groupe vit dans la cohésion, dans une communauté de destin et d'intérêts, pas dans la dispersion.

Les membres du groupe vont s'entretenir, tenir ensemble, parler et vivre ensemble. Mais qu'en sera-t-il de la solidité du groupe au moment de la Passion ?

La générosité, c'est prendre un risque

Dans le récit de Jean, les disciples répondent généreusement à un appel. La générosité conduit alors à un changement radical d'existence, à une transformation. On met le petit doigt dans une activité, et c'est la personne tout entière qui y passe.

Dans le récit de Jean, cela se traduit par un changement de nom : « Désormais tu t'appelleras Pierre ». Ce qui indique aussi une certaine proximité, familiarité avec Jésus. Mais c'est surtout un changement de statut, de vie. Ce qui signifie aussi l'individualité. Chacun a son histoire, son tempérament. La générosité prend donc des formes différentes.

De plus, la générosité fait découvrir des aspects insoupçonnés, entraîne sur des chemins imprévus : « Tu verras mieux encore » dit Jésus à Nathanaël.

4. - Le personnage de Nathanaël

Le portrait d'un disciple.

« Jésus voit Nathanaël venir vers lui. » Nathanaël se sent prévenu par ce regard. Il est sondé jusqu'au fond de l'âme.

• C'est un homme sans artifice. Il est nature. « Heureux celui à qui le Seigneur ne compte pas de faute et dont l'esprit ne triche pas » . Est vrai celui qui ne joue pas un personnage. Est vrai celui qui essaie de faire correspondre les paroles et les actes. Dire ce que l'on pense au risque de blesser l'autre. Nathanaël est l'Israélite fidèle à sa vocation et à l'alliance, tout prêt à s'ouvrir.

• C'est un sceptique. Pas question de suivre le premier gourou venu. Je veux voir ! Il a des préjugés sur Nazareth. Mais c'est tellement incroyable ! Ce n'est pas le Messie qu'on attendait. C'est le fils de Joseph, le Charpentier.

• C'est un homme cultivé. Quelqu'un qui s'applique à l'étude des Écritures. L'expression «être sous le figuier » veut dire cela.

C'est quelqu'un qui commence une aventure pleine de promesses. « Tu verras de bien plus grandes choses » La découverte du Christ era progressive. Elle n'est jamais totale. On peut faire une belle profession de foi et pourtant tout reste à faire. Il faudra passer par des épreuves. C'est le temps de l'initiation.

En conclusion 

On pourrait faire le petit exercice suivant :

  • faire mémoire d'un appel qui nous a construit, au cours de notre éducation (enfance ou adolescence), ou au cours de nos engagements multiples dans la société ou dans l'Église. Cet appel est venu de quelqu'un qui a cru en nous. Nous nous sommes fiés à sa parole. Cet appel nous a remis debout. 
  • faire mémoire d'un appel que nous avons adressé à quelqu'un. Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il a provoqué chez l'autre ?

Mgr Hubert HERBRETEAU
Évêque d'Agen