Les scrutins : une retraite spirituelle
 
 
 
 
 


Il est parfois long et rude le chemin parcouru par ces hommes et ces femmes qui ont découvert le Christ. Il est aussi marqué par l’enthousiasme, l’émerveillement, le bonheur de lire les évangiles et le désir de partager avec d’autres l’amour pour le Christ.

Leur itinéraire de foi et de conversion s’est effectué au sein de la paroisse ou d’une aumônerie. Les accompagnateurs sont souvent interpellés dans leur propre foi par ces catéchumènes. Pour un discernement véritable, il a fallu l’attention et la charité de la communauté chrétienne dont la préoccupation a toujours été de respecter la liberté des personnes qui demandent l’initiation chrétienne.

Après le temps de la première évangélisation et de l’entrée en catéchuménat, l’Église par une catéchèse appropriée, par la lecture de la Parole de Dieu, par des rites liturgiques et des prières, aide les catéchumènes, à dire leur foi au Christ Sauveur, à acquérir un sens de l’Église, à pratiquer la charité. Cet approfondissement de la foi se réalise grâce aux relations avec un prêtre et quelques membres de la communauté. Dans le rite romain, ceux qui se préparent immédiatement au baptême s’appellent des electi, des « élus », des « appelés »

Le temps de la purification et de l’illumination

Le moment de l’appel décisif a lieu le premier dimanche de Carême. Dieu appelle et choisit les catéchumènes par la médiation de l’Église. L’évêque, agissant au nom du Christ et de l’Église, appelle les catéchumènes pour qu’il soient initiés par les sacrements de Baptême, de la Confirmation et de l’Eucharistie. L’appel décisif inaugure un temps fort qui coïncide avec le Carême et qui « tient plus de la retraite spirituelle que de la catéchèse. Les catéchumènes, unis à la communauté locale, se préparent aux fêtes pascales et à l’initiation sacramentelle. Dans ce but sont offerts les scrutins, les traditions et les rites immédiatement préparatoires » (Rituel n° 147).

La Tradition apostolique d’Hippolyte de Rome, au IIIe siècle, raconte comment les « appelés » se préparaient au baptême  : « Quand on choisit ceux qui vont recevoir le baptême, on examine leur vie : ont-ils vécu honnêtement pendant qu’ils étaient catéchumènes ? Ont-il honoré les veuves ? Ont-ils visité les malades ? Ont-ils fait toutes sortes de bonnes œuvres ? (…) À partir du moment où ils été mis à part, on leur imposera les mains tous les jours en les exorcisant. Quand approche le jour où ils vont être baptisés, l’évêque exorcisera chacun d’eux pour savoir s’il est pur. Si quelqu’un n’est pas bon ou n’est pas pur, on l’écartera, parce qu’il n’a pas entendu la parole avec foi, car il est impossible que l’Étranger (le démon) se dérobe toujours » (Les Éditions du Cerf, Sources chrétiennes 11bis, 1968, n°20, p. 79).

On mesure combien la démarche vers le baptême était rude. C’est une conversion qui est demandée avec l’aide des accompagnateurs et à travers des rites d’exorcisme. Aujourd’hui on ne retrouve peut-être pas autant d’exigences, mais les étapes vécues par les scrutins demandent parfois un changement radical de vie, sous le regard de Dieu.

Le mot scrutin peut paraître étrange. Il renvoie pourtant à des paroles de la Bible qui affirment que Dieu scrute les reins et les cœurs. Le psaume 139 est évocateur à ce sujet. Dieu regarde avec miséricorde le futur baptisé et l’invite à discerner dans sa vie ce qui est tentation au mal et à entreprendre une démarche de conversion. Au cours de ces célébrations des scrutins, les catéchumènes vont porter l’écharpe violette qu’ils ont reçue au moment de l’appel décisif. L’agenouillement est la posture qui exprime le mieux ce désir de conversion et de renouvellement. La communauté chrétienne tout entière va accompagner le catéchumène pendant plusieurs dimanches.

On peut se poser la question : pourquoi trois scrutins ? Tout simplement parce que le parcours spirituel qui est proposé pendant le Carême nécessite durée, efforts, renouvellement. Déjà le chemin a été long depuis l’accueil sympathique de quelques chrétiens de la communauté. À plusieurs reprises des moments d’hésitations et de doute sont apparus. Fallait-il continuer, s’arrêter là, attendre encore quelques années ?

Un bout de chemin reste maintenant à effectuer. Les scrutins « ont ce double but : faire apparaître dans le cœur de ceux qui sont appelés ce qu’il y a de faible, de malade et de mauvais, pour le guérir, et ce qu’il y a de bien, de bon, et de saint pour l’affermir. Ils sont donc faits pour purifier les cœurs et les intelligences… et ils donnent aux futurs baptisés la force du Christ, qui est, pour eux, le Chemin,la Vérité et la Vie» (Rituel, n° 148).

Quant à l’Église, elle ne veut pas brûler les étapes ; elle laisse à chacun le temps de parcourir son propre chemin. L’initiation chrétienne ne peut pas se faire par excès de vitesse. La durée du cheminement est importante. Pas question de traîner non plus ! D’où les étapes bien marquées.

L’eau, la lumière, la vie

Concrètement, que se passe-t-il au cours du 3e, 4e et 5e dimanche de Carême ? C’est une mise en valeur des grands symboles baptismaux. Il est recommandé par le Rituel de choisir les lectures de l’année A avec leur psaume, d’après le Lectionnaire dominical.

L’évangile proposé au cours du premier scrutin est celui de la Samaritaine (Jn 4, 1-42). L’eau est symbole de vie. Elle étanche la soif, lave et purifie. La prière d’exorcisme est adressée au Père à qui sont confiés les catéchumènes. Ceux-ci « sont comme cette femme de Samarie qui voulait puiser de l’eau vive ». Ensuite, le célébrant impose les mains en priant le Christ : « Seigneur Jésus, tu es pour les catéchumènes la source dont ils ont soif et le maître qu’ils cherchent. (…) dans ton amour, délivre-les de leurs infirmités, rétablis leur forces, étanche leur soif, accorde leur la paix. »

Le deuxième scrutin, lors du 4e dimanche de Carême, met en valeur la lumière, avec le récit de l’aveugle-né (Jn 9, 1-40). La communauté chrétienne demande à Dieu d’illuminer le cœur des catéchumènes. Qu’ils soient libérés par la puissance du Christ de toute erreur qui les aveugle ! « Seigneur Jésus, vraie lumière qui éclaire tout homme (…) éveille le bon vouloir de ceux que tu as appelés à tes sacrements : heureux de jouir de ta lumière comme l’aveugle à qui tu rendis la vue… »

La prière d’exorcisme du troisième scrutin (5e dimanche de Carême), avec l’évangile de la résurrection de Lazare (Jn 11, 1-44) est orientée vers la Vie. Elle invite les catéchumènes à reconnaître que Christ est la Résurrection et la Vie. Elle demande au Christ d’arracher les futurs baptisés au pouvoir mortel du mal et du péché : « Seigneur Jésus (…) délivre de la mort ceux qui cherchent ta vie dans tes sacrements : dégage-les de tout esprit du mal et donne-leur, par ton Esprit vivifiant, la foi, l’espérance et la charité… »

Le renvoi

Au terme de chacun des scrutins, le célébrant invite les catéchumènes à quitter l’assemblée en disant : « Chers amis, revenez pour le prochain scrutin. Que le Seigneur soit toujours avec vous. Allez dans la paix du Christ ! » Les futurs baptisés répondent : « Nous rendons grâce à Dieu »

Cette pratique qui date des premiers siècles de l’Église étonne, voire choque beaucoup de gens. Comment peut-on exclure du rassemblement eucharistique des personnes avec qui se sont établis des liens si forts ? Pour cette raison d’ordre affectif, nos communautés chrétiennes ont quasiment abandonné aujourd’hui la pratique de ce renvoi des catéchumènes, pourtant recommandé par le Rituel.

C’est vraiment dommage ! Ce rite n’est pas, en effet, sans intérêt. Il souligne tout d’abord la pluralité des itinéraires de foi dans l’assemblée chrétienne, faite de recommençants, de néophytes, de fidèles assurés dans leur foi, de pratiquants réguliers et de catéchumènes.

Il rappelle ensuite ce que veut dire la participation à la liturgie chrétienne : c’est « un droit et un devoir pour le peuple chrétien » mais « en vertu de son baptême », dit le concile Vatican II (Constitution surla Liturgie, § 14).

Il importe de bien en donner la signification aux catéchumènes et à la communauté chrétienne. Ce n’est pas une exclusion, mais plutôt un rite de séparation momentanée. De plus, les catéchumènes ne sortent pas seuls. Ils sont accompagnés par leur équipe et peut-être des membres de la communauté paroissiale.

Les futurs baptisés sont dans l’attente de participer pleinement à l’eucharistie. Ils doivent creuser en eux le désir, creuser la faim de Dieu. Au début de l’Église, il était impensable que quelqu’un soit présent à l’eucharistie sans pouvoir communier. Aussi, avant de commencer cette liturgie, le célébrant congédiait les personnes momentanément écartées de la communion (les pénitents) et les catéchumènes. Le renvoi de ces derniers avait d’ailleurs un but pédagogique : intervenant juste après les lectures de la Parole de Dieu, il leur permettait d’en approfondir le sens avec leurs accompagnateurs.

Il est préférable, par conséquent, de renvoyer les catéchumènes à la fin de la liturgie de la Parole. Le Rituel précise toutefois que, s’ils restent présents pour l’Eucharistie, « il faut veiller à ce qu’ils n’y prennent pas part à la manière des baptisés et n’y exercent pas des de fonctions particulières » (Rituel n° 101).

Le temps du Carême est l’équivalent d’une retraite pour les catéchumènes. C’est un temps de discernement vécu dans l’attente, dans la joie de vivre en Église, dans le silence et le recueillement. Après le temps des connaissances diffusées tout au long du parcours du catéchuménat, les scrutins permettent une expérience spirituelle bénéfique pour les catéchumènes comme pour la communauté chrétienne tout entière.

Mgr Hubert Herbreteau