Paul missionnaire à Athènes (Ac 17, 15-34), 3ème conférence de Carême de Mgr Herbreteau, le 22 mars 2009
 
 
 
 
 

Pour situer ce passage des Actes et pour entrer un peu plus dans la vie de Paul, prédicateur infatigable et apôtre du Christ, il faut se reporter à ce qu'il dit dans la Première lettre aux Corinthiens au sujet de la folie de la croix et de la sagesse de Dieu. Sa mission dans le monde païen, c'est d'annoncer « Jésus et Jésus crucifié », Jésus ressuscité et Sauveur du monde.

L'essentiel de son message se trouve-là., dans la folie de la Croix. À Athènes, ses auditeurs vont le rejeter : « Nous t'entendrons une autre fois ! »

Situons le contexte de cet « échec » missionnaire ! Mais est-ce vraiment un échec ? Trois grandes villes ont un rayonnement certain dans l'Empire romain : Jérusalem, la ville religieuse ; Rome, la ville administrative et politique ; Athènes, la ville intellectuelle.

Jérusalem, dans l'Évangile de Luc et dans les Actes tient une place centrale. Dans l'Évangile, tout commence et tout finit au temple (Lc 1, 5 ; 24, 52-53). On se souvient de la venue de Jésus au temple (2, 41), mais aussi de la montée vers Jérusalem (9, 51). Dans les Actes, du chapitre 2 au chapitre 7, les événements se déroulent à Jérusalem. À partir du chapitre 21, le récit prend une autre tournure et c'est, avec Paul,  la montée vers Rome qui commence. À Jérusalem, on y vient en pèlerinage ( cf l'histoire de l'eunuque éthiopien).

Au centre de l'Empire : Rome avec ses institutions. Dans l'évangile de Luc, la naissance et la mort de Jésus sont marquées par l'administration romaine (décret de recensement à la naissance de Jésus ; rôle de Pilate au moment de la Passion. Dans les Actes, Luc fait référence au centurion Corneille, un romain favorable au peuple juif (cf. le centurion en Lc 7, 2ss), au  centurion Julius en Ac 27, 1 et 43, au proconsul de Chypre Sergius Paulus (Ac 13, 7-12). De même est décrit sous un jour favorable le premier magistrat de Malte, Publius. Luc avait une connaissance précise du monde romain.

Athènes est la ville intellectuelle. Elle n'a plus le dynamisme d'autrefois. Cependant des écoles philosophiques restent vivantes et rivales : les épicuriens et les stoïciens. Pour comprendre la difficulté rencontrée par Paul, je dirai tout d'abord quelques mots de ces deux écoles, puis j'exposerai ensuite comment Paul s'y prend pour tenter de convaincre ses auditeurs et pour annoncer le Christ. Enfin je donnerai quelques pistes pour aujourd'hui. Ce que Paul a vécu, nous le vivons en quelque sorte encore aujourd'hui. D'une part, dans notre culture technologique et rationnelle, apparaissent beaucoup de courants de religiosité (Nouvel âge, attirance pour le bouddhisme). D'autres part, il y a tout ce qui se dit au sujet du corps. Comme dans la culture grecque, il y a à la fois survalorisation et du corps et parfois mépris du corps. Dans ce contexte d'aujourd'hui comment parler de l'incarnation et de la résurrection du Christ ?

Lire le texte Ac 17, 15-34.

Les écoles philosophiques d'Athènes

Les Épicuriens

Au 3e siècle avant Jésus Christ, Épicure (341-270) achète à Athènes, un jardin qui lui sert d'école. Épicure, selon la tradition qui remonte à l'Antiquité, est associé aux raffinements et aux plaisirs. Cette appréciation relève de la polémique  menée par ses adversaires.

En fait, Épicure disait que le plaisir était le critère du bien, alors que les grandes écoles philosophiques situaient le bien dans la vertu, dans la maîtrise du corps, dans la connaissance. Trois aspects de la philosophie épicurienne : l'amitié, l'absence de souffrance et la crainte des dieux sont à noter.

L'idéal épicurien consiste en effet à se retirer de l'agitation du monde pour vivre avec des amis choisis. L'amitié est fondamentale pour les épicuriens. Il s'agit de mener une vie simple et frugale.

Pour Épicure, le plaisir est d'abord l'absence de souffrance et de trouble. Il faut donc fuir tout ce qui provoque la douleur physique et morale : ambition sociale, excès de plaisir, recherche de biens matériels. Tout cela conduit à la souffrance. Pour Épicure encore, la douleur morale est plus dure que celle du corps, parce que nous anticipons sur les maux à venir  et que la crainte de la souffrance physique amène une plus grande souffrance psychique.

Enfin, une autre cause de souffrance est la crainte des dieux, à une époque où se développent magie et superstition. Épicure veut donc libérer l'homme de cette souffrance. Pour lui, l'univers est constitué d'atomes qui s'agrègent au hasard de leurs rencontres. Les dieux existent, mais ne se soucient ni de nous ni d'un univers qu'on ne saurait leur imputer. Nous n'avons rien à craindre des dieux.

L'épicurisme est tout le contraire de l'hédonisme. Paul pouvait trouver-là des pierres d'attente pour annoncer le message de l'Évangile. Mais aussi des obstacles (cf. la folie de la croix opposée à la sagesse grecque).

Les stoïciens

Le stoïcisme est une philosophie optimiste. Le monde, conduit par une Providence, ne peut être que bon. À l'origine, il y a Zénon (vers 300 av J-C) qui enseignait sous un portique (stoa en grec), d'où le nom de stoïcien. Des figures célèbres à la suite de Zénon : Cléanthe, Sénèque (8 av J-C à 64 ap. J-C))

Les stoïciens constatent que l'univers est harmonieux. Le monde n'est pas le fruit du hasard, mais obéit à un ordre. Il existe une force divine omniprésente. Cette action divine est bonne puisque l'univers est harmonieux. Pour les stoïciens, Dieu, en tant qu'agent universel, doit être un corps omniprésent puisque tout est structuré par lui. Dieu est souffle (pneuma).

Deux problèmes se posent alors :

- Comment l'idée d'un Dieu bon et organisateur universel est-elle conciliable avec la présence du mal dans la nature ? Le stoïcien répond que la nature est globalement parfaite. Le seul mal qui existe est celui que nous pouvons commettre. Rien de ce qui nous arrive ne peut être un mal, ni la souffrance, ni le deuil, ni la pauvreté qui ne sont que matière à nous exercer à la vertu.

De même, ni les richesses, ni les honneurs, ni les plaisirs ne sont des biens. Nous sommes les acteurs d'une pièce. Dieu nous a attribué un rôle. Il est ridicule d'en envier un autre : le bon acteur ne se soucie que de bien jouer le rôle qu'on lui a donné.

- Pour les stoïciens, la Providence, c'est le destin. Alors quelle est la responsabilité humaine. Seul le sage est libre. Il doit adhérer totalement à la volonté universelle dont il est participant. Le sage a conscience du divin qui est en lui et donc accepte ce qui arrive. Nous devons nous exercer à la vertu pour ne pas nous laisser entraîner au mal. L'important est de faire un travail sur soi qui conduit au bonheur.

Une attente spirituelle et religieuse

C'est dans ce contexte d'effervescence intellectuelle que Paul arrive à Athènes.

Le récit dit qu'il « avait l'âme bouleversée de voir cette ville pleine d'idoles » (verset 16). Il faut prendre le temps de s'attarder sur la sensibilité de Paul. C'est sa préoccupation de pasteur : comment faire connaître le Christ, Jésus et Jésus crucifié, alors qu'il y a un trop plein de religiosité ?

Paul commence d'abord par enseigner dans la synagogue et ensuite sur l'Agora, sur la colline à l'ouest de l'Acropole, l'Aréopage. Il est devant l'élite cultivée de l'humanisme grec. Il est plongé dans une culture où la religion est mise en spectacle. Sa parole, à lui, est nue.

Très pédagogue, il s'efforce de capter l'attention bienveillante de ses auditeurs en les félicitant de leur religiosité remarquable : « Athéniens, je vous considère à tous égards comme des hommes presque trop religieux » (verset 22)

Paul passe pour un prédicateur de plus, pour un prédicateur de divinités étrangères. Le mot Résurrection est pris pour le nom d'une nouvelle divinité. À Athènes, les gens sont friands de connaître les dernières nouveautés : « Ils passaient le meilleur de leur temps à raconter ou à écouter les dernières nouveautés » (verset 21).  La force de Paul, c'est d'appartenir à une double culture : juive et grecque. Il utilise la terminologie biblique (récit de la Genèse) et des concepts philosophiques. Paul connaît les philosophes épicuriens et stoïciens. Il peut citer les poètes grecs, comme le stoïciens Aratos (3e siècle avant J-C), originaire de Cilicie comme lui. Mais ses auditeurs le qualifient de « jacasse » en le comparant à un oiseau pillard et babillard.

Notons l'importance de l'universalité. Dieu a fait le monde, le cosmos (v24), la régularité des saisons, l'alternance du jour et de la nuit (verset 26). C'est à partir d'un seul, à partir d'Adam, que l'on peut penser l'unité du genre humain. Les stoïciens avaient cette même conception.

Paul cite Épiménide (6e siècle av ; J-C) : « C'est en lui qu'il nous est donné de vivre, de nous mouvoir, d'exister ».

La prédication de Paul va déranger ce monde intellectuel et religieux. En effet, Paul fait la critique de toutes les formes de religions dans lesquelles l'homme pense acquérir mérites et récompenses en servant Dieu, en lui offrant des sacrifices. Or Dieu , lui, « n' a besoin de rien » affirme Paul au verset 25.

Auparavant, Paul argumente de la manière suivante. Dans la ville d'Athènes, par certains côtés presque trop religieuse, il a repéré un autel « au Dieu inconnu ».Sans doute les athéniens craignent-ils d'oublier certains dieux. Cet autel permettait de laisser une place à ces dieux oubliés. Paul interprète cet espace vide et cette dédicace comme le signe d'une attente spirituelle plus ou moins consciente, comme un vide qu'une parole peut combler.

Dieu se cherche à tâtons (verset 27). Mais il faut pour cela opérer trois changements importants : sortir de l'ignorance, sortir de l'idolâtrie, sortir de la sagesse humaine, spéculative (versets 29 et 30)

Enfin Dieu se fait connaître en Jésus Christ, ressuscité. La Résurrection est une notion étrangère au système de pensée des grecs (verset 32). Le Dieu que Paul vient annoncer ne plane pas dans le ciel des idées éternelles, il est un Dieu qui parle maintenant (verset 30) et qui appelle à se convertir, c'est-à-dire à changer de mentalité et à changer de comportement. (cf. 1 Th 1, 8-10).

Une expérience d'inculturation

Paul a-t-il connu un échec missionnaire ? Certains le pensent en prenant appui sur 1 Co 2, 1-5. Paul serait arrivé à Corinthe sur le coup de l'échec d'Athènes. C'est pour cela qu'il fait un développement sur la sagesse humaine. Il serait convaincu que c'est une erreur de chercher à s'appuyer sur les discours persuasifs de la philosophie. Il aurait donc décidé de proclamer désormais que la folie de la croix (1 Co 1, 17).

Pourtant, avec cet épisode d'Athènes, nous constatons que Paul accorde beaucoup d'importance aux philosophies. Nous n'avons, il est vrai, que le récit des Actes. Il est donc difficile d'en tirer des conclusions trop hâtives.

Retenons aussi qu'à la suite de son discours, certaines personnes l'ont suivi : Denys l'Aréopagite, une certaine Damaris.

- Cet épisode me semble d'une grande actualité et me donne l'occasion de parler de l'inculturation. Il s'agit bien aujourd'hui comme hier de proclamer la Bonne Nouvelle du Christ dans les cultures variées d'aujourd'hui. Les derniers papes, tout particulièrement Paul VI et Jean-Paul II, ont beaucoup insisté sur cette notion d'inculturation.

Ainsi Paul VI dans Evangelii nuntiandi (annoncer l'Évangile) ou Jean-Paul II dans Catechesi Tradendæ ont rappelé l'importance de reconnaître ce qu'il y a de bon dans ces cultures. Respecter les cultures, c'est recevoir d'elles (leur art de vivre, leur sagesse), c'est prendre en compte toutes les composantes d'une culture (la sensibilité, l'expérience vécue, les relations sociales, les savoirs et les savoir-faire, les attentes religieuses).

- Cet épisode souligne aussi l'importance de la religiosité. Aujourd'hui encore, des courants de pensée proches de l'épicurisme ou du stoïcisme sont largement répandus. Par certains côtés, dans la culture Nouvel Age qui est la nôtre on pourrait dire comme Paul que les gens sont presque trop religieux.

Il y a un vide spirituel à combler. Quels sont les lieux où se pose aujourd'hui la question d'une transcendance ? Le philosophe Luc Ferry répond que la bioéthique, l'humanitaire, l'esthétique, le sentiment amoureux sont des lieux où les gens font l'expérience de quelque chose qui les dépasse.

Il faudrait aussi distinguer ce qui relève du spirituel (la question du sens de la vie) qui n'est pas automatiquement du religieux (c'est-à-dire en référence à des traditions religieuses) et  ce qui relève du spécifiquement chrétien.

- L'expérience de Paul nous renvoie aussi à la question de la transmission de la foi. Cette transmission suppose des témoins. Aujourd'hui nous parlons d'« aînés dans la foi ». Elle est aussi la présentation d'un contenu (la première annonce, le Kerygme). Elle exige que l'on se mette à la portée du destinataire (enfants, jeunes ou adultes).

- Enfin, le plus difficile est d'annoncer la Résurrection. Dans les évangiles, nous avons un langage d'attestation (Jésus est Ressuscité, nous en sommes témoins !). Nous avons aussi deux sortes d'événements : ce qui est arrivé à Jésus et ce qui est arrivé aux Apôtres. Croire en la résurrection de Jésus, ce n'est pas seulement exposer des faits, mais c'est aussi s'exposer, s'impliquer dans ce que l'on dit et fait. Par ailleurs, les évangiles utilisent plusieurs langages pour parler du fait de la Résurrection : celui de la glorification (Jésus est associé au Père qui lui fait partager sa gloire divine) ; celui du réveil (se réveiller du sommeil) ; celui de l'exaltation (après l'abaissement, l'humiliation de la croix, Jésus est élevé près du Père ; celui la vie et de la mort : Jésus était mort, il est vivant ; celui de la seigneurie : « Dieu l'a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous avez crucifié (Ac 2, 32-36).

Pour toutes ces raisons, le récit de l'épisode d'Athènes mérite une grande attention.

Mgr Hubert HERBRETEAU
Agen, Cathédrale Saint-Caprais, le 22 mars 2009