L'espérance dans le contexte aujourd'hui, 1ère conférence de Mgr Herbreteau, le 10 février 2008
 
 
 
 
 

Depuis la Révolution française jusqu'aux « Trente Glorieuses », ce qui a marqué la société française, c'est un formidable optimisme, un idéal de progrès et de croissance à tous les niveaux. De grands programmes ont servi cet immense espoir en un avenir radieux où devaient régner la liberté, l'égalité et la fraternité. 

Un peu d'histoire

Le 18e siècle, siècle des Lumières invite à s'émanciper de l'ignorance. Désormais compte le travail de la raison. Il s'agit de sortir de ce qui est irraisonné. Un des pères de la sociologie, Max Weber, au 19e siècle,  parlera même d'un monde « désenchanté ». Non pas désenchanté dans le sens de désabusé ou de déçu mais dans le sens où le monde n'est plus marqué par la magie. C'est en ce sens que Claudel, écrivain du 20e siècle,  disait avec beaucoup de malice que désormais l'irrigation avait remplacé les rogations (prière pour demander à Dieu la pluie ou le beau temps, afin d'avoir de bonnes récoltes). Revenant de l'espace, en 1961, Gagarine a déclaré qu'il avait vu là-haut des choses merveilleuses mais qu'il n'avait pas rencontré Dieu. Dans un tel contexte technique, rationnel et scientifique, chanter comme le psalmiste : « Les cieux racontent ta gloire, Seigneur » n'a plus désormais beaucoup de signification.

Le marxisme, quant à lui, ajoute une autre conception du progrès. La vie trouve sens dans un combat. L'important est de faire advenir une société où les rapports entre les humains seront transparents. Le pape Benoît XVI, dans son encyclique Spe Salvi, fait l'analyse suivante : « Après la révolution de 1789, l'heure d'une nouvelle révolution avait sonné, la révolution prolétarienne. Karl Marx recueillit cette aspiration du moment. (...) Il a oublié l'homme  et il a oublié sa liberté. Il a oublié que la liberté demeure toujours liberté, même pour le mal. Il croyait que une fois mise en place l'économie, tout aurait été mis en place. Sa véritable erreur est le matérialisme : en effet, l'homme n'est pas seulement le produit des conditions économiques, et il n'est pas possible de le guérir uniquement de l'extérieur, en créant des conditions économiques favorables. » (§ 20 et 21).

Le capitalisme, quant à lui,  veut l'émancipation des individus par le développement techno-industriel. Ce qui compte c'est le travail producteur d'objets et transformateur de matière.

Voilà l'espérance qui a motivé les générations de la modernité. Le slogan des jeux olympiques illustre bien cet optimisme : « Plus vite, plus haut et plus fort. » Dans l'Église, au début des années 1930, il en est de même. Ne disait-on pas : « À cœur vaillant, rien d'impossible ! »

Mais alors pourquoi aujourd'hui une crise de l'espérance ? Comment en est-on arrivé là ?

Un contexte de désespérance 

Plusieurs phénomènes seraient sans doute à analyser. Bien entendu le 20e siècle a été marqué par la Shoah et le Goulag. Et par bien d'autres guerres, comme en Bosnie ou au Rwanda. Un autre phénomène, plus insidieux, provient peut-être de certaines philosophies.

La romancière Nancy Huston, dans un livre déroutant, intitulé Professeurs de désespoir, en a bien montré les influences. Elle explique que le mal être, la perte de sens des nouvelles générations vient en partie de là. Elle cite par exemple un écrivain actuel  qui déclare : « Développez en vous un profond ressentiment à l'égard de la vie. Ce ressentiment est nécessaire à toute création artistique véritable (...). Et revenez toujours à la source qui est souffrance ». Ou encore : « Allez jusqu'au fond du gouffre de l'absence. Cultivez la haine de soi. Haine de soi, mépris des autres. Haine des autres, mépris de soi. »

Ce courant philosophique malsain travaille profondément les mentalités. Il n'a évidemment rien à voir avec les découragements, les peurs et les angoisses de tout un chacun face à l'avenir du monde, le chômage, le vieillissement et la maladie, la montée de la violence. Cette forme de désespérance s'exprime par un certain fatalisme, mais aussi un beau réalisme et une belle sagesse populaire, à travers des lieux communs du genre : « ça vaut rien de vieillir ! », « Quand on est mort, on est bien mort », « Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir ».« Quand ça ne va pas on fait aller ! »

Un contexte de soupçon

Nous, les chrétiens, nous avons sans cesse le mot espérance à la bouche. Dans la liturgie elle-même, par exemple dans la prière qui suit le Notre Père, à la messe : « Rassure-nous devant les épreuves en cette vie où nous espérons le bonheur que tu promets... » Il n'est étonnant alors que l'on nous regarde comme de pieux naïfs, en dehors des réalités humaines.

Il nous  faut donc affronter les critiques faites à l'espérance :

  • C'est une illusion, disent certains, c'est un jouet d'enfant : « L'espérance vagabonde peut être un profit pour beaucoup. Pour beaucoup en revanche, elle n'est guère qu'un piège formé de désirs étourdis » (Sophocle, Antigone).
  • Tout est vanité, disent d'autres. Tout est « buée sur la vitre » selon l'image de l'ecclésiaste. Tout ce en quoi nous avons donné notre foi n'est  peut-être que du rêve.
  • La vie est faite d'espoirs déçus. L'espoir a quelque chose de fragile et de passager. L'espoir, c'est toutes les bonnes choses qui se sont échappées de la boîte de Pandore lorsque l'on soulève le couvercle. Lorsque l'on remet le couvercle, reste l'espoir qui console.  Comme dit le théologien allemand Ernst Jungel, l'espoir a une fonction thérapeutique. D'ailleurs ne dit-on pas : « L'espoir fait vivre ».

Mais l'espoir se distingue en cela de l'espérance chrétienne : « Puisque l'espérance, fondée dans la venue de Dieu, s'oriente vers sa venue future, elle est autre chose que le traitement de la frustration d'un simple pas encore (...). C'est qu'elle ne se produit pas sur une décision personnelle et qu'ainsi elle se distingue fondamentalement de la fonction thérapeutique que l'on attribue généralement à l'espoir (...). Il y a bien une affinité, un voisinage justifié entre l'espérance chrétienne et tout espoir convenable sur terre. Mais cette affinité et ce voisinage ne sont intelligibles que sur fond d'une radicale distinction entre l'espérance chrétienne et la fonction thérapeutique de l'espoir sous toutes ses formes » (Dieu mystère du monde, t2, p. 270-271).

Un contexte d'individualisme

Globalement, la crise que nous traversons n'est pas seulement celle des bouleversements économiques, culturels ou politiques. Nous vivons aujourd'hui la fin des « grands récits », des grands systèmes d'explication du monde que l'on trouvait dans les mythes mais aussi dans des théories comme le marxisme. La chute du mur de Berlin en 1989 a été un coup d'arrêt pour le marxisme. L'attentat du 11 septembre 2001 a créé un traumatisme. Fin des grands récits d'espérance ! Chacun est renvoyé à sa propre destinée. Chacun doit trouver en lui ses raisons d'espérer. « Chacun sa route, chacun son chemin » chante-t-on parfois.

Mais l'espérance peut-elle se vivre uniquement de manière individuelle ? Ne doit-elle pas être portée par des collectivités, des groupes ? Il résulte de cet individualisme face à l'avenir, une grande « fatigue d'être soi » (cf. le livre d'Alain Ehrenberg intitulé La fatigue d'être soi) qui provoque dépression, idées morbides et pensées du suicide.  Qu'elle est alors notre espérance ? Quelles sont les raisons d'espérer dans le monde d'aujourd'hui ?

Le pape Benoît XVI dans Spe Salvi s'interroge : « Comment l'idée que le message est strictement individualiste et qu'il s'adresse seulement à l'individu a-t-elle pu se développer ? Comment est-on arrivé à interpréter le « salut de l'âme » comme une fuite devant la responsabilité pour l'ensemble et à considérer par conséquent que le programme du christianisme est la recherche égoïste du salut qui se refuse au service des autres ? Pour trouver une réponse à ces interrogations, nous devons jeter un regard sur les composantes fondamentales des temps modernes » (§ 16).

Le pape développe avec rigueur et précision ce qui fait l'originalité de l'espérance chrétienne. C'est aussi ce que j'aborderai dans la prochaine conférence.

En conclusion, voici quelques indications pour la prière.

Je dois tout d'abord être convaincu que lorsque je suis désespéré et que j'ai l'impression que personne ne m'écoute plus, Dieu, lui, m'écoute encore. Si je ne peux plus m'adresser à personne, je peux toujours parler à Dieu.

Dans son homélie sur la première lettre de saint Jean, saint Augustin définit la prière comme un exercice du désir : « C'est ainsi que Dieu, en faisant attendre, élargit le désir ; en faisant désirer, il élargit l'âme ; en l'élargissant, il augmente sa capacité de recevoir. »

Une proposition : cette semaine, pourquoi ne pas murmurer la première phrase du psaume 40 : « J'ai attendu, attendu le Seigneur : il s'est penché vers moi, il a entendu mon cri. »

Mgr Hubert HERBRETEAU
Agen, cathédrale Saint-Caprais, le 10 février 2008