Conférence organisée dans le cadre du Rassemblement Régional Aquitaine de l'ACAT, novembre 2012
 
 
 
 
 

« Touche pas à mon image !… mon intégrité… ma dignité… » avec Philippe DAUTAIS (Délégué œcuménique de l’Eglise Orthodoxe pour la région Sud-Ouest), Clément BOURSIN (responsable Afrique à l’ACAT France) et le modérateur a été le Pasteur HULSHOF (80 participants)

Père Philippe DAUTAIS (notes)

Les fondements anthropologiques

« Toute violence faite à l’être humain résulte d’une négation de sa dignité et de son intégrité, souvent par ignorance. Conscience de soi et conscience de l’autre vont de pair. » L’autre est liée à ma propre dignité. La Bible nous conduit vers l’amour du prochain : elle nous porte à respecter tout être humain. Plus je réduis l’autre à un individu moins je le respecte.

« Dieu crée l’Homme à son image, à son image il le crée » (Genèse 1/27). Incarnation unique de l’image de Dieu qu’il porte en lui, l’homme est face à Dieu dans une relation. Celle-ci donne sens à son existence et fait de lui un pèlerin vers lui-même, en chemin de l’image vers la ressemblance.

L’Homme est un être relationnel

Je ne suis pas auto-suffisant, l’autre me révèle à moi-même. La rupture de relation à l’autre conduit aux pulsions, passions, violence ; d’où l’agression, la torture, la destruction de l’autre, sa chosification. La parole libère car elle nomme le malaise, les blessures, la souffrance. Elle suppose l’écoute pour rétablir la relation et sortir de l’enfermement et de la violence.

L’Homme est capable de liberté

L’être humain est en quête de liberté. Souvent liberté = pouvoir faire ce que je veux, quand je veux, comme je veux, si je veux. Illusion de liberté car dépendante des conditionnements, des influences et de tout ce qui agit en nous malgré nous. La liberté de choix c’est renoncer. Avec la notion « d’image de Dieu » la Parole affirme que nous pouvons échapper à l’emprise des déterminismes génétiques, héréditaires, cosmiques ainsi que des conditionnements.

L’unité ontologique de l’humanité

La Bible voit en Adam l’unité du genre humain et la diversité des visages. Dieu n’a créé qu’un seul Homme, l’Adam-Humanité. Tous un en Adam, tous solidaires et responsables les uns des autres. Ce que je fais à l’autre, je me le fais à moi-même : « Ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mat 25/40). La violence contre l’autre est agression contre Dieu. Tuer quelqu’un, c’est de nouveau crucifier Jésus-Christ. Torture, violence, peine de mort sont contraires à l’Évangile : rien ne justifie le meurtre de l’autre.

Les mécanismes de la violence

« Plus jamais cela ! » après un XXe siècle violent et destructeur… Constat : la barbarie est toujours à l’œuvre, la torture est largement pratiquée en toute impunité. Comment sortir des logiques de la violence ? Comment échapper aux mimétismes destructeurs ? L’Histoire : l’homme toujours l’auteur de la barbarie, de la torture, des conflits et des guerres. La racine de la violence est dans le cœur de chacun, une part d’ombre : « Je ne fais pas le bien que je veux et je fais le mal que je ne veux pas. Et si je fais ce que je ne veux pas, ce n’est plus moi qui le fais, c’est le péché qui habite en moi » (Rom 7/19-20). Mais les tortionnaires le sont devenus par l’effet de circonstances imprévues ou par endoctrinement idéologique politique ou religieux.

La banalisation du mal

Perte des repères, permissivité croissante conduisent à ne plus nommer un mal comme un mal, une agression comme une agression. La relativisation de la faute conduit à toutes les dérives, à tous les excès. Chacun est responsable au niveau familial, social, politique. Relativiser le mal subi, ne pas le reconnaître comme tel, conduit au mimétisme de la violence. Combien de dictateurs, de tortionnaires ont subi la violence pendant leur enfance. Une victime peut devenir un bourreau si elle ne dénonce pas le mal qu’elle a subi.

Passer de la bestialo-humanité à la divino-humanité

La violence procède de 2 négations : la négation de l’image de Dieu en l’être humain et la négation de la part d’ombre. Si j’accepte de détruire l’autre je déni son humanité en le traitant, par exemple, de sauvage, d’ennemi du peuple, de parasite, de cafard. Le numéro de dossier, le matricule, la fiche rend anonyme. Le langage n’est pas sanguinaire mais administratif. On ne tue pas, on « nettoie », on « fait son boulot », on réprime, on élimine… Le dialogue, la relation permettent de sortir de la violence, de s’ajuster à l’autre. Vivre ensemble c’est reconnaître la dimension sacrée de chaque être humain et assumer mes pulsions, mes passions, mes humeurs. C’est une nécessité sanitaire pour la société. Celle-ci, souvent, privilégie le répressif et pas assez l’éducatif. Les lois sont une aide, mais sont insuffisantes : il faut respecter la loi et cultiver une relation à l’autre dans le respect de l’altérité, pour ensemble cheminer vers la découverte émerveillée de l’Homme à l’image de Dieu.

Débat

Lors des échanges avec les participants à la conférence, le Père Philippe Dautais a notamment expliqué que la souffrance n’était pas seulement physique, mais qu’elle pouvait être aussi psychique et/ou morale. Seule la souffrance physique laisse des traces sur le corps et les bourreaux le savent. C’est pourquoi ils utilisent fréquemment la torture psychique qui, pour la victime, peut être plus terrible. Par exemple des insultes humiliantes, lors des interrogatoires des menaces proférées sur les membres de la famille du prisonnier…

Clément BOURSIN (notes)

Intégrité physique et psychologique, dignité de la personne humaine = cœur du mandat de l’ACAT. Guinée, 1 des 5 pays du projet européen dans les actions de l’ACAT pour 2011, 2012, 2013.

Contexte : Connaissance ancienne de pratiques de torture par les témoignages de Guinéens réfugiés. Mais pas de rapports depuis août 2006. Rapport de Human Rights Watch (HRW) : « Le côté pervers des choses : torture, conditions de détention inadaptées et usage excessif de la force de la part des forces de sécurité guinéennes ». Situation politique délicate = violations des droits de l’homme.

Rapport d’enquête « Torture : la force fait loi - Étude du phénomène tortionnaire en Guinée ». Mars 2011 mission exploratoire auprès des associations locales de défense des droits de l’homme. Juin 2011 mission d’enquête (C Boursin et F Boreil, responsables des programmes Afrique et France) : rencontres avec de nombreuses associations, autorités locales (ministres, autorités judiciaires) et internationales (HCDHNU, CICR, chancelleries). Visite de 4 prisons, écoute de plus de 30 victimes de tortures survenues entre 2010 et 2011, exemple à la prison de Mamou avec le régisseur et son aide.

Le rapport a été signé par : « Association des Victimes, Parents et Amis du 28 septembre 2009 » (AVIPA), « Les Mêmes Droits pour Tous » (MDT) et « Organisation Guinéenne de Défense des Droits de l’Homme et du Citoyen » (OGDH). « La torture reste une pratique courante en Guinée, voire ordinaire, à l’encontre des personnes arrêtées pour des crimes graves, (grand banditisme, vol à main armé, coupeur de route, assassinat, trafic de stupéfiants) afin de les faire avouer ». La torture existe contre opposants politiques, sympathisants, militaires soupçonnés d’avoir tenté de renverser les autorités. Impunité : personne n’est sanctionnée ni poursuivie alors que les tortionnaires sont connus.

Suivi en termes de plaidoyer Début novembre 2011 le rapport officiellement présenté en Guinée. Message principal : « Pour asseoir durablement l’État de droit en Guinée, les autorités guinéennes doivent s’engager dans une politique de prévention et de lutte contre la torture ». Sur le rapport : des dépêches de presse (AFP, Xinhua), des articles en Guinée et en France (La Croix, Jeune Afrique, Alternatives économiques, l’Humanité). Disponible sur Internet. Maître Frédéric Foromo Loua (MDT) a parlé à l’AG des 24-25 mars 2012 à Sète. Mission de plaidoyer à Paris, Bruxelles et Genève mi-mars. Campagne Guinée : « Guinée : halte à la torture ! » (information + pétition). Missions de suivi des partenaires en négociations avecla Justice guinéenne : lutter contre l’impunité des auteurs d’actes de tortures (2 plaintes), surveiller l’application des traités, incriminer en droit pénal (peines en adéquation avec la gravité des actes), créer une surveillance indépendante des lieux de détention…

Prochaines activités de l’ACAT-France. Mission de formation sur la documentation des cas de torture auprès des acteurs de la société civile (5-15 janvier 2013). Projet d’un contre rapport pour la session de mai 2013 du Comité contre la torture. Projet de suivi de la session de mai 2013 du CAT à Genève avec des partenaires guinéens. Une mission de plaidoyer en Guinée : 2014. Poursuite des documentations des cas de torture + saisines des instances nationales et internationales sur les cas de torture.

Débat

En échangeant avec la salle, Clément Boursin a précisé que l’ACAT France mène souvent des actions communes et/ou de partenariat avec Amnesty International, ceci tant au niveau national qu’au niveau des groupes locaux. Surla Guinée, il a confirmé que des tensions existent entre musulmans et chrétiens minoritaires, mais que la majorité des tensions sont d’origine tribale.

Est-il possible de dialoguer avec des dictateurs ? L’ACAT fait pression sur eux en demandant l’application de la législation nationale et internationale. Elle se place sur le plan juridique. L’ACAT, que ce soit en Guinée, en France ou ailleurs, ne fait ses demandes qu’en faisant toujours référence à des traités, conventions ou lois librement acceptés par le pays.