"La précarité n'est pas une fatalité", texte de Mgr Herbreteau le 29 mai 2015
 
 
La crise socio-économique que nous traversons en France touche nos familles et notre département du Lot et Garonne tout entier.
 
 
 
Certes, on parle depuis quelques mois de relance de la croissance, et les médias soulignent une embellie après une période où la grisaille semblait gagner du terrain. Mais le sentiment d’impuissance et de désespérance est toujours très présent dans la vie de beaucoup de gens.

J’ai rencontré des chrétiens du Lot et Garonne, engagés dans des associations, des syndicats, en politique. Encouragés par moi, leur évêque, ils ne peuvent rester indifférents devant ce climat social parfois délétère qui provoque des fractures sociales. Ils sont eux-mêmes concernés par cette situation alarmante. Les fermetures d’usines se succèdent. On liquide des usines viables et on met sur la touche des ouvriers au nom du profit. Comment peut-on tenir de longs mois sans travail, sans savoir si on en retrouvera ?
 
Il ne sert à rien de se lamenter indéfiniment. Il importe de voir aussi les mutations dans le monde du travail comme une étape vers un monde meilleur. À condition de ne pas sombrer dans le fatalisme et la morosité.
Pour illustrer la situation actuelle, les productions cinématographiques sont parfois plus percutantes que les beaux discours, comme l’illustrent bien les films français, à l’honneur cette année dans le palmarès du Festival de Cannes. Tout particulièrement celui de Stéphane Brizé La Loi du marché, avec Vincent Lindon dans le rôle de Thierry, chômeur depuis près de deux ans. Il a été licencié à la suite d’une délocalisation. Il tient grâce à la solidité de son couple. Vincent Lindon a obtenu le prix d’interprétation masculine.

Ce film reflète bien la réalité socio-économique de notre pays et de notre département. Il permet une prise de parole qui alimente la réflexion. « Nous sommes, dit le réalisateur, en temps de guerre économique. Chaque individu est soumis à une pression colossale qui peut l’amener à écraser et à éliminer son prochain. (…) Je n’arrive pas à adhérer au discours dominant, basé sur de strictes considérations comptables. Les clefs du monde ont été données aux banquiers. Et le monde a changé. La politique a cédé sa place à l’économique ». (…) Quand je découvre dans les journaux les records de bénéfices et les dividendes versées aux actionnaires, je suis écœuré » (La Croix du 19 mai 2015)
Voilà un film pour éveiller les consciences, alerter les gens. Ce n’est pas un documentaire  mais une fiction. Face à Vincent Lindon, le réalisateur a cependant placé des acteurs non professionnels qui apportent le langage de leur métier et un rapport au monde différent.
 
L’Église dans sa sollicitude envers les plus démunis et les plus vulnérables se doit d’accompagner ceux qui restent sur le bord du chemin et qui vivent dans une grande précarité. De plus, les conditions de travail sont parfois asservissantes. Les rythmes de vie déstructurent le lien social. Et au bout du compte, beaucoup doutent du sens de la vie. C’est ainsi que se sont réunis à Lourdes, à la Pentecôte, des chrétiens engagés en Mission ouvrière.

Le message final de leur rassemblement souligne ceci :

« En effet, personne n’est de trop quand il s’agit de permettre aux plus petits de découvrir qu’ils sont aimés de Dieu.
Nous croyons que notre monde est beau. Il nous émerveille. Les enfants nous disent que la famille “c’est sacré, c’est comme une maison qui peut s’agrandir ou se rétrécir”. Beaucoup d’entre nous ont soif d’un travail qui épanouit. Au cœur des cités et des quartiers populaires, naissent des lieux de parole et d’action. Certains retrouvent la valeur du “vivre ensemble” et du dialogue. Les migrants en particulier nous interpellent. Nous avons entendu le cri du prophète Isaïe : “Élargis l’espace de ta tente !” (Is 54, 2). »
 
Nous, chrétiens du Lot et Garonne, nous n’avons pas de solutions clés en main pour résoudre les problèmes de notre société. Nous voulons seulement exercer notre sens critique et interpeller ceux qui ont des responsabilités dans le domaine syndical, associatif, politique ou professionnel. Quelle place a l’humain dans les décisions qui sont prises ?  Comment favoriser l’entraide, la solidarité et la fraternité ? Comment respecter la dignité de chacun dans son travail et sa vie de famille ? Toutes ces questions seraient à approfondir et nous sommes prêts à nous associer à des groupes de discussion et de réflexion.
 
La précarité n’est pas une fatalité.

Les chrétiens agissent pour que naisse un monde meilleur. À travers eux, l’Église redit combien elle se veut proche de tous ceux qui souffrent de solitude et qui ressentent l’humiliation, l’inutilité et le rejet.
  
Hubert Herbreteau,  évêque d’Agen,
et des chrétiens engagés en Mission ouvrière