La vie spirituelle, un vouloir vivre, 3ème conférence de Mgr Herbreteau, le 9 mars 2008
 
 
 
 
 

Parler d'espérance, c'est aussi vérifier le dynamisme de notre vie spirituelle chrétienne. En d'autres termes, c'est découvrir la fécondité de nos choix, c'est laisser de côté la logique de l'efficacité si prégnante dans notre société et mettre l'accent sur les « surprises » de notre vie, l'inattendu, sur ce que nous faisons naître.

Engendrement

Dans la pastorale d'aujourd'hui, il est beaucoup question d'engendrement pour  évoquer des réalités aussi diverses que la naissance d'un groupe de prière, l'éclosion de lieux de partage autour de la Bible, l'accompagnement des recommençants à l'âge adulte. Notre Dieu est un Dieu surprenant. Aujourd'hui comme hier, il fait signe là où nous ne l'attendions peut-être pas.

Dans l'un de ses livres, le Père Louis Sintas se désolait, il y a quelques années, de voir certains chrétiens se fermer aux imprévus de Dieu : « Un vouloir vivre : voilà une nouvelle expression qui dit bien ce que peut être la vie spirituelle. Oui, un courage à être. La vie spirituelle, comme la vie, est un vouloir vivre, une décision qui s'oppose à la puissance de mort. Une décision et donc une orientation délibérée vers demain, car demain seul apporte la vérification de notre choix. Tout entier tendu vers demain, voilà la définition de l'homme vivant. Et la jeunesse de l'homme ne se mesure pas aux années parcourues. Elle se jauge à l'ampleur du risque présent que cet homme confie à l'avenir. Dites-moi ce que vous espérez et je vous dirai votre âge ! Celui qui fait de son présent une conclusion, ou de sa foi, une déduction, se livre à la mort pieds et poings liés, car il s'interdit toute surprise et se ferme à tout avènement. Il ne peut plus naître » (Louis SINTAS, Vouloir vivre, coll. Christus, DDB-Bellarmin, 1976, p. 18.

De son côté, le pape Benoît XVI, dans son encyclique sur l'espérance évoque les motivations profondes des hommes dans leur recherche du bonheur. Mais que voulons-nous vraiment ? Il évoque Saint Augustin : « Dans sa longue lettre sur la prière adressée à Proba, une veuve romaine aisée et mère de trois consuls, Augustin écrivit un jour : dans le fond, nous voulons une seule chose - « la vie bienheureuse », la vie qui est simplement vie, simplement « bonheur ». En fin de compte, nous ne demandons rien d'autre dans la prière. Nous marchons vers rien d'autre - c'est de cela seulement dont il s'agit. Mais ensuite, Augustin ajoute aussi : en regardant mieux, nous ne savons pas de fait ce que, en définitive, nous désirons, ce que nous voudrions précisément. Nous ne connaissons pas du tout cette réalité ; même durant les moments où nous pensons pouvoir la toucher, nous ne la rejoignons pas vraiment » (§ 11).

Les paraboles végétales et de vigilance

Les paraboles de l'Évangile expriment parfaitement ce qu'est l'expérience spirituelle fondée sur ce vouloir vivre qu'est l'espérance chrétienne. En particulier, celles que l'on peut regrouper en deux catégories : les végétales qui parlent de semailles, d'éclosion, de floraison et de moisson  et celles de la vigilance. Les paraboles végétales, tout d'abord. Il s'agit des paraboles du grain de sénevé, du figuier, du grain tombé en terre, du bon grain et de l'ivraie, et celle du semeur. Adèle de Batz de Trenquelléon, fondatrice des Sœurs marianistes disait au sujet de la parabole du semeur :

« Dans quelle terre, recevons-nous la semence ? Dans une terre remplie de ronces et d'épines qui étouffent bientôt les précieuses semences de la Parole de Dieu. Arrachons de notre âme les épines qui s'y trouvent ; que le feu de l'amour divin en consume jusqu'aux racines. Donnons au contraire de bonnes racines à la précieuse semence que Dieu jette dans nos cœurs ; quelle ne tombe point sur des cœurs aussi durs que la pierre des rochers, mais sur des cœurs tendres pour Dieu. Ne la laissons pas non plus comme sur un chemin sans garde, de peur que le démon ne vienne nous l'enlever ; mais plutôt, mettons-y pour gardes, la vigilance chrétienne et l'humilité ; alors notre semence ne sera plus sur un chemin où tout le monde peut la prendre. » (Lettre à Agathe DICHE, à Agen, le 9 février 1806).

Quant aux paraboles de la vigilance, elles évoquent l'attente active, la patience et la disponibilité. Adèle disait encore :

« Veillons donc et prions et Dieu ne nous surprendra pas à l'improviste. Faisons bonne provision d'huile, afin que quand l'Époux frappera, nous puissions entrer avec lui dans la salle des noces. Soyons des vierges sages et non des vierges folles. Vivons toujours dans une continuelle attente du divin Époux de nos âmes » (lettre à Agathe DICHE, à Agen, le 3 décembre 1805).

« Garnissons de bonne heure nos lampes, afin de courir à la suite de l'Époux quand il passera. (...) Point d'abattement, point tant de tristesse. » (lettre à Agathe DICHE, le 25 janvier 1814).

Des messagers d'espérance

Il n'y a pas d'espérance sans témoins. Les chrétiens, témoins de la grande espérance, sont nombreux Je me contenterai de mentionner Joséphine Bakhita que le pape, dans son encyclique, cite en exemple et les deux témoins auxquels la lettre aux catholiques de France Proposer la foi dans la société actuelle  (Évêques de France, 1996), fait référence : Thérèse de Lisieux et Madeleine Delbrel.

Joséphine Bakhita

Cette africaine, née dans le Darfour, au Soudan, vers 1869, a été canonisée par le pape Jean-Paul II, en octobre 2000. À l'âge de 9 ans, elle fut enlevée par des trafiquants d'esclaves, battue jusqu'au sang et vendue cinq fois sur des marchés soudanais. Esclave, au service de la mère et de la femme d'un général, puis vendue à un marchand vénitien, elle connaît les pires atrocités. C'est en Italie qu'elle fait la découverte de Celui qu'elle appelle en dialecte vénitien son « Paron », c'est-à-dire le Dieu vivant, le Dieu de Jésus Christ.

Jusqu'alors elle n'avait connu que des maîtres qui la maltraitaient et ici en Italie elle entend parler du Seigneur qui est bon. Elle apprend que ce Maître  l'a créée et l'aime. Elle découvre aussi que ce Maître a lui-même personnellement dû affronter le destin d'être battu. Benoît XVI commente ainsi l'histoire de Joséphine en disant : « Désormais, elle avait une espérance - non seulement la petite espérance de trouver des maîtres moins cruels, mais la grande espérance : je suis définitivement aimée et quel que soit ce qui m'arrive, je suis attendue par cet amour » (§3).

En 1890, Joséphine sera baptisée, puis confirmée. Elle fera sa première communion et le 8 décembre 1896, à Vérone, elle prononce ses vœux dans la Congrégation des Sœurs canossiennes.

Thérèse de Lisieux

L'histoire de Thérèse de Lisieux est totalement différence de celle de Joséphine. Au cours de sa vie, Thérèse a découvert que son incapacité, son impuissance à être sainte, ses imperfections, ses péchés, n'étaient pas des obstacles mais des tremplins vers l'amour miséricordieux ; elle chante la miséricorde de Dieu. C'est l'espérance poussée à l'extrême, car c'est croire que ce qui est impossible, Dieu lui-même le fera.

Elle est plongée dans la nuit et se trouve, dit-elle, face à « un mur qui s'élève jusqu'aux cieux ». Elle est donc affrontée au « découragement », dit-elle pudiquement. Aux souffrances atroces de l'âme s'ajoutent celles du corps malade, ainsi que les angoisses diverses, et parfois, en certaines longues nuits d'insomnie, les attaques du démon « qui veut la désespérer ».

Elle a retenu ce qu'elle a lu dans les écrits de saint Jean de la Croix : « Dieu agrée tellement l'espérance d'une âme qui sans cesse est tournée vers Lui, sans jamais abaisser ses yeux vers un autre objet, qu'on peut bien dire d'elle en vérité : elle obtient tout autant qu'elle espère » (Maxime 46).

Sa référence, c'est Job : « Cette parole de Job : quand bien même Dieu me tuerait, j'espèrerais encore en Lui, m'a ravie dès mon enfance. Mais j'ai été longtemps avant de m'établir à ce degré d'abandon. Maintenant j'y suis, le Bon Dieu m'y a mise. Il m'a prise dans ses bras et m'a posée là. »

Enfin, ce qui caractérise Thérèse, c'est sa confiance en Dieu. « Ce qui offense

Jésus, ce qui le blesse au cœur, c'est le manque de confiance » ; « C'est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l'amour. » ; « Ma folie à moi, c'est d'espérer que ton amour m'accepte comme victime. »

Madeleine Delbrel

Elle est née en 1904 dans une famille indifférente à la religion. À l'âge de 12 ans, elle rencontre des prêtres qui l'éveillent à la foi, et, à 25 ans, des intellectuels de valeur qui l'en détournent. Elle se convertit définitivement à 29 ans.

Assistante sociale très active, elle travaille dans la banlieue ouvrière, Ivry-sur-Seine, qui a une municipalité communiste. Elle se confronte alors avec le marxisme, n'hésitant pas à annoncer l'Évangile, à contre-courant.

Ses écrits manifestent des talents poétiques et surtout une profonde vie mystique. Elle est pour certains une des personnalités spirituelles les plus importantes du 20e siècle. Sa cause de béatification a été introduite à Rome.

« Si tu vas au bout du monde, tu trouves la trace de Dieu ; si tu vas au fond de toi, tu trouves Dieu lui-même. »

« L'espérance chrétienne crée en nous une capacité de désirer et de recevoir ce que par nous-mêmes nous ne pourrions ni désirer recevoir, ni même connaître. L'espérance est comme l'incessante respiration. On respire pour vivre ; il n'y a pas un âge ou une heure pour respirer, on ne s'arrête pas de respirer pour travailler... Si le rôle de l'espérance concerne la vie éternelle, elle la concerne dès le temps et dans le temps. Son rôle n'est pas de nous faire prendre conscience, sur une terre où nous n'attendrions une éternité tenue en réserve par-delà la mort. Même quand elle vise l'éternité, l'espérance chrétienne espère le présent, car ce qu'elle espère pour l'éternité existe déjà et existe pleinement. L'espérance chrétienne espère Jésus Christ, espère Dieu... L'espérance a une activité et une efficacité prodigieuses. Elle nous permet, par la poussière de luttes, d'efforts, de labeurs infimes, de transformer les circonstances ou les événements de notre vie en événements éternels. Nous autres gens des rues, Seuil, 1966, p.248-249.

Voici un beau texte à méditer en ce temps qui nous prépare à Pâques !

Conclusion

Ce qui nous guette tous, c'est l'habitude. Celle-ci a du bon, mais elle peut aussi endormir.

L'espérance nous rajeunit en combattant le vieillissement de l'habitude qui mène à la mort spirituelle. Elle nous fait prendre conscience de l'habitude qui nous endort. C'est une vertu théologale qui permet de retrouver des énergies nouvelles, de commencer une nouvelle jeunesse pour sortir de la routine.

Le Christ rend au monde sa première jeunesse. Les premières communautés chrétiennes d'après Pâques ont vécu avec cette joie de la nouveauté. Dans une époque de bouleversement où il nous faut trouver des repères, l'espérance est un combat contre les habitudes, contre la possession tranquille.

Il faut donc toujours relier l'espérance à la foi des grands témoins de la Bible (Abraham, Marie, Paul) et des grands témoins de l'histoire.

Il faut toujours la relier à la charité. Cf. L'hymne à la charité : « La charité espère tout » (1 Co 13, 7).

Mgr Hubert Herbreteau
Agen, cathédrale Saint-Caprais, le 9 mars 2008