La nouveauté du christianisme, 2ème conférence de Mgr Herbreteau, le 24 février 2008
 
 
 
 
 

Il nous arrive souvent de citer la phrase de l'apôtre Pierre : « Au contraire, traitez saintement dans vos cœurs le Seigneur Christ, toujours prêts à la défense contre quiconque vous demande raison de l'espérance qui est en vous. Mais que ce soit avec douceur et respect » (1P 3, 15).

Rendre compte, c'est un acte rationnel. Il s'agit d'essayer de comprendre, dans la foi, certaines questions : pourquoi le mal, que devient-on après la mort ? Sommes-nous vraiment libres ? Qu'est-ce que la vérité ?

Rendre compte, c'est trouver une argumentation qui « tienne la route ». mais c'est aussi devenir des témoins crédibles. Pas d'espérance sans témoins. Et Pierre ajoute qu'il faut rendre compte de l'espérance « avec douceur et respect ». La foi est adhésion à quelqu'un. C'est se savoir aimé de Dieu, écouter une parole. C'est la foi qu'on a envie de partager.

Regardons tout d'abord comment la Bible parle de ce « rendre compte », et de cette espérance. Nous verrons ensuite comment deux témoins du Nouveau Testament nous introduisent au mystère du Christ, notre espérance.

La Bible, livre d'espérance

Une première remarque : les récits épiques, dans la littérature grecque, induisent une conception cyclique du temps. Il suffit de se rappeler le poème de Joachin du Bellay :

« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un long voyage,
Ou comme celui-là qui conquit la toison

Et puis est retourné, plein d'usage et raison
Vivre entre ses parents le reste de son âge.»

La Bible, elle,  propose une conception linéaire de l'histoire. L'aventure d'Abraham l'illustre à merveille. L'histoire va vers un accomplissement, elle a un but. Et, il n'y a jamais rien de semblable.  Il y a les imprévus de Dieu. L'homme est devant ses responsabilités. Il n'est pas soumis aux lois implacables du destin, mais il connaît une destinée voire une destination. Son chemin n'est pas tracé d'avance. Il y a seulement des traces du passage de Dieu, difficile à déchiffrer parfois. C'est pour cela que la lettre aux hébreux parle d'Abraham en disant qu'il « espère contre toute espérance »

Toute la Bible nous parle de l'espérance vue du côté des humains mais aussi vue du côté de Dieu. C'est Dieu qui espère en l'homme et qui veut le bonheur de l'homme. Les auteurs bibliques utilisent pour cela des images et des métaphores. Quelques textes suffisent à le montrer.

Dans la tradition prophétique

« Ce jour-là, je relèverai la hutte croulante de David. Voici que viennent des jours, oracle du Seigneur, où le laboureur suit de près celui qui  moissonne, et le vendangeur celui qui sème, où les montagnes font couler le vin et chaque colline ruisselle. Ils ne seront plus arrachés de leur terre » (Am 9-11-15).

« Je serai comme la rosée pour Israël, il croîtra comme le lys, ils reviendront s'asseoir à mon ombre, ils feront prospérer le froment, ils cultiveront des vignes » (Os 14, 6-9).

« Les montagnes dégoutteront de vin nouveau, les collines ruisselleront de lait, dans tous les ruisseaux de Juda, les eaux couleront... » (Jl 4, 18).

Ces textes font déjà naître en nous quelques lueurs sur la vraie nature de l'espérance. Les recueils donnent l'espérance comme réponse aux grandes questions de l'existence. Ils parlent d'un monde merveilleux, réconcilié, un monde où rien ne manque.

Dans la tradition sapientielle

On peut avoir à l'esprit les propos désabusés de Qohélet, mais aussi l'espérance de Job. Comment ne pas citer les psaumes ? Le psaume 40, par exemple, qui commence par « Espérant, j'espère ». Expression qui dit bien l'attente, le désir, la recherche de Dieu. Le Psaume 41 invite, quant à lui, à un travail de mémoire lorsque l'on se trouve dans un milieu hostile et que l'on nous dit : « Où est-il ton Dieu ? ». Il est important pour nous de retenir la fécondité spirituelle du travail de mémoire. Certes, il y a les larmes, les épreuves, mais comment oublier les bienfaits de Dieu, l'enthousiasme des commencements : « Pourquoi te désoler, ô mon âme, et gémir sur moi ? Espère en Dieu ! De nouveau je rendrai grâce : il est mon sauveur et mon Dieu. »

Christ, notre espérance

Dans le Nouveau Testament, deux figures peuvent nous aider à comprendre ce qu'est l'espérance chrétienne : Pierre et Paul. Pierre est l'apôtre de l'espérance. Paul apparaît, lui, comme le théologien de l'espérance. Il nous faut prendre appui sur ces deux piliers pour mieux comprendre l'importance de cette vertu théologale dans le monde d'aujourd'hui.

Pierre présente dans ces deux épîtres la vie chrétienne comme une pérégrination, nous préparant à l'entrée dans le royaume notre véritable demeure. Ici-bas nous sommes des voyageurs, des étrangers. À chaque instant de nos vies, nous avons à rendre compte de cette espérance.

Paul, lui, montre que l'espérance va de pair avec la persévérance. Il s'agit d'« espérer contre toute espérance », à travers les épreuves, le silence apparent de Dieu. Il s'agit de s'appuyer sur la promesse divine qui ne saurait décevoir : « Il est fidèle le Dieu par qui vous avez été appelés à la communion de son Fils, Jésus Christ, notre Seigneur » (Rm 4, 18).

Paul nous aide à nous centrer sur l'événement de la croix et de la résurrection du Christ. Comme le souligne Moltmann : « L'espérance chrétienne s'enracine dans la mémoire du Christ et son actualisation. Si elle n'est pas l'espérance du Christ, elle n'est pas vraiment chrétienne. (...)
« Résurrection du crucifié » signifie que, dans sa fin sur la croix, on peut trouver son nouveau commencement et celui du monde. » (La Résurrection, fondement, force et objet de notre espérance, Concilium, n° 283, 1999, p. 118-119).

À ce propos, j'ai beaucoup apprécié le témoignage de Jean-Claude Guillebaud dans son dernier livre intitulé Comment je suis redevenu chrétien. Il explique dans un premier temps l'apport du judéo-christianisme à la culture. Puis de manière plus personnelle, il parle de sa découverte de la croix du Christ. Ce qui fait l'originalité du christianisme, dit-il, c'est la vulnérabilité de Dieu. La croix met fin à toute violence. En ce sens, elle représente l'espérance dans ce qu'elle a de plus subversif. Relisons dans cette optique les textes de Paul.

L'espérance est une vertu essentielle. Elle peut exprimer à elle seule tout l'être chrétien. Les fidèles du Christ sont « ceux qui espèrent » (1 Th 4, 13 ; 1 Co 15, 19) Leur Dieu est « le Dieu de l'espérance » (Rm 15, 13), un Dieu « qui donne... bonne espérance » (2 Th 2, 16).

L'espérance est faite de certitude et d'élan. Elle est pleine d'assurance, parce qu'elle tient déjà ce vers quoi elle s'élance : « L'espérance ne trompe pas, car l'amour de Dieu (pour nous) est répandu dans nos cœurs par l'Esprit qui nous est donné » (Rm 5, 5 ; cf. 8, 28-39 ; Ep 1, 14 ; 4, 30). L'espérance chrétienne met le cap sur un avenir où l'ancre s'est déjà fixée (He 6, 19). La Bonne Nouvelle de l'espérance (Col 1, 5) est une réalité d'aujourd'hui. La présence du Christ et le don de l'Esprit fondent la certitude et déclenchent la dynamique du désir.

La responsabilité des chrétiens

L'originalité du christianisme tient aussi au fait qu'il suppose mise à l'action, initiatives et prise de responsabilité. On a peut-être trop répété à la suite de Péguy que l'espérance était une petite fille de rien du tout. Ne peut-on pas dire aussi qu'elle est une petite fille inventive, dynamique, infatigable. Elle entraîne et stimule la foi et la charité.

L'espérance nous fait refuser la résignation du temps qui passe, l'intolérable et l'inacceptable. Elle n'est pas une drogue à l'usage des chrétiens, mais le dynamisme de leur responsabilité dans la société.

En rendant compte de l'espérance qu'ils ont mise dans le Dieu de Jésus Christ, les chrétiens vont à l'encontre d'une vie réduite à la consommation, uniquement motivée par des  besoins immédiats. Ils protestent contre un monde où les plus forts ont toujours raison. L'espérance rend les chrétiens solidaires de toute souffrance et assoiffés de justice. Il faudrait sans doute davantage s'interroger sur les « structures de péché » dans lesquelles nous sommes plongés.

Enfin la responsabilité des chrétiens, c'est aussi de préparer pour les générations futures un monde habitable. Les chrétiens doivent participer à tout ce qui concerne la sauvegarde de la création.

L'espérance chrétienne, l'espérance « théologale », exige de nous l'engagement quotidien pour que, selon les affirmations du pape dans Spe Salvi, « le monde devienne un peu plus lumineux et un peu plus humain, et qu'ainsi les portes s'ouvrent sur l'avenir » (...)
Nous pouvons libérer notre vie et le monde des empoisonnements et des pollutions qui pourraient détruire le présent et l'avenir » (§35).

Notre espérance en la cité céleste, bien loin d'être démobilisatrice, doit donc devenir un stimulant essentiel pour notre action dans la cité terrestre. Nous croyons en effet que rien n'est perdu de ce que la foi, l'espérance et l'amour nous commandent d'entreprendre.

En conclusion

Je vous invite à réfléchir personnellement, mais aussi - pourquoi pas ? -  avec d'autres chrétiens sur  les « lieux » d'apprentissage et d'exercice de l'espérance chrétienne  dont parle le pape dans son encyclique Spe Salvi aux paragraphes 32 à 40.

  • Le premier « lieu » est la prière comme exercice du désir et comme lieu de conversion : « La façon juste de prier est un processus de purification intérieure qui nous rend capable de Dieu et de la sorte capable des hommes » (§ 33). Et le pape souligne que la prière est toujours à la fois personnelle et communautaire : « Afin que la prière développe cette force purificatrice, elle doit, d'une part être très personnelle, une confrontation de mon moi avec Dieu, avec le Dieu vivant. D'autre part, cependant, elle doit toujours être à nouveau guidée et éclairée par les grandes prières de l'Église et des saints, par la prière liturgique, dans laquelle le Seigneur nous enseigne continuellement à prier de façon juste (...) Ainsi nous pouvons parler à Dieu, ainsi Dieu nous parle. De cette façon se réalisent en nous les purifications grâce auxquelles nous devenons capables de Dieu et aptes au service des autres. (...) L'espérance dans le sens chrétien est toujours une espérance pour les autres » (§ 33).
  • Le deuxième « lieu » est celui de la souffrance. « La souffrance fait partie de l'existence humaine. Elle découle, d'une part de notre finitude et, de l'autre, de la somme de fautes qui, au cours de l'histoire, s'est accumulée et qui encore aujourd'hui grandit sans cesse. Il faut certainement faire tout ce qui est possible pour atténuer la souffrance, empêcher, dans la mesure du possible, la souffrance des innocents, calmer les douleurs, aider à surmonter les souffrances psychiques. (...) Oui, nous devons tout faire pour surmonter la souffrance, mais l'éliminer complètement n'est pas dans nos possibilités - simplement parce que nous ne pouvons pas nous extraire de notre finitude et parce qu'aucun de nous n'est en mesure d'éliminer le pouvoir du mal, de la faute, qui - nous le voyons - est continuellement source de souffrance. Dieu seul peut le réaliser : seul un Dieu qui entre personnellement dans l'histoire en se faisant homme et qui y souffre » (§ 36).

Puissent ces deux points enrichir votre réflexion sur l'espérance chrétienne et vous préparer à vivre les fêtes pascales !

Mgr Hubert Herbreteau
Agen, cathédrale Saint-Caprais, le 24 février 2008